Oi Alès est une petite graine, une graine de désir, une graine de paradis, de celles semées dans la glèbe de l’enfance. Cette terre d’enfance n’est ni une bonne ni une mauvaise terre. Naître au monde sur une terre est déjà un grand trésor … La terre de l’enfance est une terre à cultiver, à travailler, une terre d’héritage qu’il nous faut parcourir, sillonner, baliser, repérer, nous approprier. Elle est une terre lourde qui colle aux pieds et qui demande déjà à être quittée pour une terre promise, promise à l’accomplissement de notre propre vie. Cette terre d’enfance est à désempierrer, désherber, défendre, engraisser, bêcher, mais tout ce labeur, propre à l’homme, ne suffirait pas si la petite graine, aussi fragile soit elle, ne portait pas, au cœur, derrière la cosse enveloppante et protectrice, une vitalité, une vigueur, une force de vie capable de traverser les mers, les déserts, capable de résister aux bordures des chemins, aux terres abandonnées aux ronces, capable même d’être mangée et rejetée un peu plus loin … L’enfance, ce temps de développement pendant lequel les enveloppes cèdent pour laisser apparaître un être unique, se développer jusqu’à laisser voir, à l’âge adulte, la tendresse de l’homme. Tendresse ? Capacité de l’homme à se tendre, se lever, se courber, se pencher, assez, pour toucher l’épiderme d’un autre homme. Oi Alès est une petite graine qui s’est donc enracinée dans la terre du monde … Naître et être au monde, homme de parole et homme de désir, n’est pas un chemin de toute tranquillité, de toute quiétude !

Oi Alès est une vocation. Drôle de vocation qui s’est peu à peu dessinée dans les méandres de la vie ! La vocation prend patience dans l’urgence de l’appel. Vocation silencieuse orientée vers la parole. Ce ne sont pas les urgences qui manquent, il y a des urgences criantes, il y en a d’autres, discrètes, qui restent enfouies : quelques hommes et femmes y travaillent à la lueur d’une bougie, à l’écart, en écart, ateliers de l’ombre, catacombes, communautés reculées, au cœur des bois ou au cœur des villes … Drôle de vocation, drôle d’urgence, que celle de tenir le Livre ouvert, à l’heure où tout est en ligne, publié et republié, commenté et démontré … Il y a une urgence à mettre le poids de sa vie dans le pli du Livre, la gravité de son corps à la Reliure, la force de ses doigts à retenir les Pages … comme si, aujourd’hui comme hier, les sceaux des Écritures tendaient à se refermer, comme si les puissantes doctrines et institutions de notre temps plombaient les Écrits. Il faut la force du muguet, entre terre et ciel, pour faire craquer la chape de béton.

Oi Alès est une trajectoire, une ligne d’erre ; cet élan qui nous est donné et que nous recevons. Nous la recevons de ceux qui se sont déjà mis en mouvement, ceux qui ont entamé le chemin, ceux qui ont osé le premier pas, et qui nous cèdent le passage afin que nous tracions à notre tour notre propre route. Une trajectoire : le chemin n’est pas tracé, pourtant il n’est pas complètement hasardeux … Le tracé de demain trouve sa logique dans l’élan, l’énergie déjà donnée au mouvement. Une ligne d’erre parce que la direction et le sens, qui n’enlèvent rien à l’aventure, indiquent l’orientation de la recherche. Le marcheur ne part pas tout azimut, il s’inscrit, même pour ouvrir sa propre voie, dans les traces des ses successeurs. Oi Alès se condense en trois verbes : recevoir, prendre place et transmettre.

Oi Alès est la brèche d’une vie. Comment vous le dire ? Le désir du sommet n’enlève rien au chemin à parcourir, il permet simplement de ne pas renoncer au pied de la paroi. Il faut parfois de longues années pour qu'enfin s’ouvre une brèche et que se dessine la forme que pourrait prendre tel ou tel destin. Il y a des écrivains publics, il faut dans nos cités des lecteurs publics, qui ne soient pas des clercs, ayant le soin de soutenir le geste de la lecture : lire – délire – relire pour toujours ouvrir le sens !